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1.1.1 De excidio et conquestu Britanniae
C'est un texte latin du milieu du VIe siècle,
de l'historien breton Gildas, De excidio et conquestu Britanniae, qui pose les
fondements de la figure merlinesque. Dans ce récit des malheurs de sa patrie,
l'historien raconte que les Bretons furent constamment attaqués par les Pictes
et les Scots lorsque les Romains eurent retiré leurs légions de la
Grande-Bretagne vers la fin de l'Empire.
Les défaites se succédèrent, la
pauvreté frappa et la peste fit des ravages. Les Bretons firent alors appel à
un superbus tyrannus pour obtenir de l'aide des tribus saxonnes qui étaient
sous son autorité. Elles débarquèrent dans l'île mais firent la guerre à
leur compte, ce qui ne fit qu'empirer la situation des Bretons. Par la suite,
beaucoup d'entre eux émigrèrent vers le continent mais certains se réfugièrent
dans les montagnes et se regroupèrent autour d'un chef d'origine romaine :
Aurelius Ambrosius. À partir de ce moment, les Bretons réussirent à remporter
des victoires, jusqu'à la bataille du Mont Badon qui ramena la paix pendant
quarante ans.
Le nom d'Aurelius Ambrosius restera présent
dans les chroniques suivantes jusqu'à se transformer en celui de Merlin.

1.1.2 Historia ecclesiastica gentis
Anglorum
En 731, le chroniqueur Bède reprend
textuellement dans son Historia ecclesiastica gentis Anglorum le récit de
Gildas :
"À cette époque, leur général et
leur chef était Ambrosius, aussi appelé Aurelianus ; il était d'origine
romaine ; c'était un homme courageux et modéré. De son temps les Bretons
reprirent courage ; il les exhorta à combattre et leur promit la victoire. Avec
l'aide de Dieu, ils l'obtinrent ; ils remportèrent quelques succès, jusqu'à
l'année où eut lieu le combat du Mont Badon" (Paul Zumthor, Merlin le
Prophète, thèse présentée à la faculté des Lettres de Genève, Lausanne,
Imprimerie Réunies, 1943, p.10)
Bien que les textes soient à peu de
chose près identiques, Bède ajoute à la chronique de Gildas un élément
nouveau : il nomme le superbus tyrannus appelé à l'aide par les Bretons. Son
nom est Vurtigern. Cette apparition, comme on le verra, n'est pas sans
importance pour le développement de la
figure de Merlin.
1.1.3 Historia Britonum
Un troisième texte s'ajoute à ceux de
Gildas et Bède : l'Historia Britonum (entre le VIIe et le IXe siècle). Il
s'agit d'un recueil anonyme (même si certains prétendent qu'il s'agit de l'œuvre
de Nennius) constitué de fragments de toute nature. C'est avec cet ouvrage que
commencent concrètement à se dessiner certains traits du caractère de Merlin
et des personnages de son univers. L'œuvre reprend maintes fois les noms
d'Ambrosius et de Guortigirn, qui de toute évidence est une variante du
Vurtigern de Bède.
Le chapitre 40 de l'Historia Britonum
comporte un récit insolite qui lie indubitablement l'histoire de Guortigirn et
d'Ambrosius à celle des personnages de Vertigier et de Merlin que l'on retrouve
dans les versions médiévales de l'histoire de Merlin. Le texte en question
relate que pour se défendre contre l'ennemi, le tyran Guortigirn entreprend de
faire construire une immense forteresse ; les matériaux sont à peine disposés
sur le chantier qu'ils disparaissent en une seule nuit et sans raison apparente.
Le prodige se produit trois fois avant que le roi ne consulte ses sorciers, qui
lui affirment que sa forteresse ne pourra être terminée que si l'on mêle aux
fondations le sang d'un enfantsans père. Guortigirn envoie des messagers qui
finissent par trouver un tel orphelin : "Et juravit illis patrem non
habere" (Ferdinand Lot, Nennius et l'Historia Britonum, Paris, Librairie
ancienne Honoré Champion, 1934, p. 180 ; traduction : "Et celui-ci jura
qu'il n'avait pas de père"). Ils s'emparent de lui et l'emmènent à
Guortigirn. Une fois devant lui, le jeune captif affirme que verser son sang sur
les fondation serait inutile, car la forteresse s'écroule à cause de deux
dragons qui sont dans une nappe d'eau sous les fondations. On creuse et on découvre
les deux bêtes, qui se jettent violemment l'une sur l'autre. L'enfant donne
ensuite l'interprétation de ce combat qui s'avère être un symbole de la défaite
prochaine de Guortigirn. Furieux en entendant ces paroles, le roi s'empresse de
demander quel est le nom de celui qui ose avancer de tels propos :
"Ambrosius vocor" (Lot, p. 182 ; trad. : "On m'appelle
Ambrosius").
1.1.4 Historia Regum Britanniae
Le
quatrième ouvrage dans lequel se construit la figure de Merlin est celui d'un
Gallois nommé Geoffroy de Monmouth, l'Historia Regum Britanniae (vers 1135).
Dans ce récit, Wortegirn, le Guortigirn de l'Historia Britonum, usurpe le
pouvoir en faisant périr le fils héritier du feu roi Constantin, Constant, qui
laisse comme seuls successeurs deux enfants, Aurélius et Uter, qui sont précipitamment
emmenés en Armorique par leurs tuteurs. Ayant échappé à la mort aux mains
des Saxons, Wortegirn consulte ses sorciers pour savoir comment se protéger.
Ils lui conseillent d'édifier une forteresse ; étrangement, les fondations de
la construction ne tiennent pas en place. À ce point du récit, on retrouve
presque intégralement l'épisode de la tour de l'Historia Britonum. On part à
la recherche d'un enfant sans père qui pourrait, affirment les conseillers, de
son sang solidifier la structure. Les envoyés de l'usurpateur arrivent à
Kaermedin, et là, ils sont témoins d'une dispute :
"Denique, cum multum diei
praeterisset, subita lis orta est inter duos juvenes, quorum erant nomines
Merlinus atque Dinabutius. Certantibus vero ipsis dixit Dinabutius ad Merlinum :
quid mecum contendis, fatue ? Numquam nobis eadem erit nobilitas. Ego enim ex
origin regum aditus sum ex utraque parte generationis meae ; de te autem
nescitur quis sis, cum patrem non habeas" (Edmond Faral, La légende
arthurienne, Paris, Champion, 1929, tome III, p. 186 ; trad. : "Comme le
jour était déjà bien avancé, une querelle s'éleva soudain entre deux garçons,
nommés Merlin et Dinabut. Au cours de la dispute, Dinabut s'adressa ainsi à
Merlin : "Pourquoi rivalises-tu avec moi, insensé ? Nous n'aurons jamais
la même condition. Moi, je suis d'origine royale par mon père et ma mère.
Quant à toi, on ignore qui tu es puisque tu n'as pas de père").
Ainsi apparaît pour la première fois le
nom de Merlin, enfant sans père. Pourquoi l'auteur a-t-il appelé l'enfant
Merlinus ? Aucun texte ne semble donner de réponse à cette question. Plus
curieux encore, Merlinus et Ambrosius sont désormais le même et unique
personnage : "Tunc ait Merlinus, qui et Ambrosius dicebatur…"
(Faral, t. III, p.188 ; trad. : Alors Merlin, qui s'appelait aussi
Ambrosius…").
1.1.5 L'achèvement de la figure de Merlin dans le Petit Saint-Graal ou le cycle court
Arrive finalement le Merlin du cycle
court (qu'on attribue à Robert de Boron ou un pseudo Robert de Boron). La
figure merlinesque qui y est présentée foisonne de thèmes fondamentaux : né
d'une vierge trompée par une incube, le héros est désormais surnommé
"l'enfant sans père". On le présente comme étant à la fois un
prophète et un puissant magicien. On fait aussi de lui l'instigateur de la
Table Ronde et de la Quête du Graal. Fait à noter, le nom de Merlin était
auparavant apparu dans une fiction française de Chrétien de Troyes, mais sans
que le personnage occupe une place marquée.
Tous ces éléments seront conservés
jusqu'à notre époque dans la plupart des récits subséquents : dans son film
Excalibur, John Boorman, qui s'est inspiré de la Morte Darthur de Thomas Malory
(une autre version médiévale ! XVe siècle), présente un magicien très près
du personnage du Merlin ; dans le roman intitulé L'Enchanteur paru en 1984, René
Barjavel fait du magicien un conseiller et un guide omniprésent dans la quête
des chevaliers ; Jean Markale, dans son Cycle du Graal : première époque,
conserve presque intégralement les caractéristiques du héros médiéval. En
fait, le personnage de Merlin ne cesse d'inspirer de nouveaux auteurs, lesquels
continuent à le modeler. Il est évident que cet intérêt toujours renouvelé
signale qu'une image symbolique (oserions-nous dire mythique ?) se dégage des
caractéristiques que Merlin possède déjà.
N.B. Ce texte est un résumé de la première
partie de mon mémoire de maîtrise intitulé La problématique du père dans la
légende de Merlin qui est disponible à la bibliothèque de l'Université Laval
et à la bibliothèque nationale.
"Guenièvre était une belle à la
morale légère".
FAUX !
C'est une des plus incroyables inventions
de la légende. Guenwar (c'était probablement son nom) était plutôt une
guerrière picte qui faisait trembler ses ennemis. Nous pensons qu'elle était
à la tête d'un important et puissant royaume. Son union avec Arthur est chose
possible ; quel dirigeant ne voudrait pas s'unir avec une reine puissante et
belle. Des mauvaises langues prétendent qu'elle collectionnait les têtes de
ses ennemis et qu'elle passait de longues heures dans la salle où celles-ci étaient
exposées ! Son adultère avec le beau Lancelot est probablement une invention
des moines qui en avaient gros sur le coeur contre les femmes. C'était à l'époque
de mise de faire de la femme celle par qui la misère arrive. Guenièvre s'est
probablement battu aux côtés de son mari pour sauver la Britannia des
envahisseurs saxons et la période de paix qui suivit la victoire du mont
Badonicus lui est de toute évidence en partie redevable.
"Arthur était un roi doux et
bon".
FAUX !
Premièrement, Arthur n'était pas un roi
mais probablement un DUX BELLORUM, ce qui veut dire qu'il était le maître des
armées. Pour ce qui est de son tempérament, il était plutôt du genre
impulsif et violent. Selon des écrits très anciens, beaucoup plus que les récits
médiévaux que nous connaissons, il était surnommé tantôt LA MASSUE, tantôt
L'OURS. On raconte qu'il adorait
les chiens et qu'il s'engagea dans une guerre terrible contre un roi Scot qui
possédait une meute de chiens de chasse qu'Arthur enviait et désirait avoir.
Les historiens qui s'intéressent à Arthur s'entendent aussi pour dire qu'il
s'emportait souvent et que son tempérament belliqueux l'entraînait souvent
dans des guerres inutiles. Nous sommes bien loin du naïf et débonnaire roi que
les écrivains médiévaux ont présenté !
"Merlin n'a jamais existé ; c'est
une légende qui sort directement de
l'imagination de quelques écrivains médiévaux".
FAUX !
Des recherches très sérieuse (je pense
entre autres au Merlin de Norma
Lorre Goodrich. Malheureusement, cette
brillante étude n'est disponible
qu'en anglais chez Harper Perennial,
New-York, 1988, 386 pages) montrent
que Merlin a bel et bien existé. Il est
probable que les écrivains médiévaux
possédaient des manuscrits, disparus
depuis, qui relataient certains aspects
de la vie de Merlin.
"Merlin est un personnage médiéval".
FAUX !
La figure de Merlin a connu une
fulgurante popularité au Moyen Âge.
Toutefois, il est évident que Merlin n'a
pas pu aider les chefs de la
Grande-Bretagne à se défendre contre
les envahisseurs Scots, Pictes, Saxons
et Angles environ dix siècles après que
ceux-ci eurent conquis le territoire en
question ! Merlin et Arthur ont donc vécu
entre le milieu du Ve siècle et la fin
du VIe siècle. En outre, et au risque
d'en décevoir plusieurs, il n'y avait pas
de chevaliers à l'armure étincelante,
d'immenses châteaux, de grandes cours
royales à l'époque où Merlin a vécu,
pas plus que de dragons ou d'épées
magiques J . Les événements tragiques
qui secouèrent la Grande-Bretagne
et auxquels Merlin fut mêlé se sont déroulés
vers la fin de l'Empire romain.
Le mode de vie et les mœurs étaient
encore à la mode romaine à ce moment.
Désolé pour les amateurs du Moyen Âge.
La figure de Merlin : folie ou éveil
spirituel ?
par Guy D'Amours
Parce qu'il vit dans un état qui ne le
satisfait pas, tout être humain est sans cesse poussé à chercher autre chose,
que ce soit le soleil aux Baléares, une fille au dancing, Dieu au monastère,
l'oubli dans l'alcool, l'argent à la Bourse, l'admiration chez les autres ou
midi à quatorze heures.
ARNAUD DESJARDINS,
Les chemins de la sagesse I.
Nous devons éveiller la pleine capacité
de l'esprit dans ces couches superficielles actives au cours de la vie
quotidienne et aussi comprendre ses couches cachées. Il se produit alors une plénitude
de vie en laquelle la contradiction avec ses alternances de souffrance et de
douleur, n'existe plus.
J. KRISHNAMURTI, Face à la vie.
Introduction
Un
court poème gallois intitulé Afallenau (Les Pommiers) met en scène un chef
militaire nommé Myrddin :
devenu
fou à l'issue d'une bataille où ont péri ses amis les plus chers, Myrddin se
réfugie dans la forêt de
Calédon
où il vit comme un homme sauvage (Cf. Baumgartner, p. 330). Ce thème du roi
fou qui s'enfuit dans les
bois
— Myrddin est alors présenté comme le roi de Démétie — se trouve aussi
dans le roman irlandais de Buile
Suibne
: le roi Suibne perd la raison pendant la bataille de Magh Rath ; à partir de
cet instant, il fuit les hommes et chante ses souffrances. Une légende
d'origine écossaise, Lailoken, relate quant à elle que le prophète
Lailoken,
devenu fou à la suite d'une vision, se réfugie dans la forêt de laquelle il
sort de temps à autre pour prophétiser (Cf. Rank). En 1150, Geoffroy de
Monmouth reprend le thème de la folie du prophète dans sa Vita
Merlini,
qu’il prétend être une vie du légendaire Merlin. Comme dans Afallenau, la
perte d'êtres chers lors d’une bataille rend Merlin fou et le pousse à
s'enfuir dans les bois.
Le
thème de la folie est récurrent dans la légende de Merlin : Lancelot du Lac
devient fou après avoir consenti
à
ne plus revoir Genièvre ; lui aussi s'enfuit dans la forêt où il vit comme
une bête sauvage si bien que personne
ne
peut plus le reconnaître. Dans L'Enchanteur, Barjavel consacre un long moment
à décrire le combat qui se
livre
dans l'esprit de Merlin, ébloui par la folie. Cette folie qui se répète n'est
donc pas qu'une banale anecdote,
mais
bien un élément capital de la tradition merlinesque. Dans la courte analyse
qui suit, nous chercherons à
sonder
les textes relatifs à Merlin afin de parvenir à savoir si sa folie s’insère
dans un quelconque cheminement.
Pour
ce faire, nous aurons à puiser dans différentes notions psychanalytiques
jungiennes et images archétypales.
De
nos jours, le terme folie se retrouve enfermée dans une conception
psychiatrique qui ne laisse place qu'au
désespoir
ou à la peur. Paradoxalement, la sagesse proverbiale dit que Folie aux yeux des
hommes est sagesse
aux
yeux de Dieu. C’est que la compréhension d'éléments spirituels — l'Éveil
— peut tourmenter l'esprit et
aveugler
la conscience qui se voit ainsi violemment éclairée, tel Saül découvrant la
vérité du Christ sur le
chemin
de Damas. En outre, certains peuples voient dans la folie de leur chaman la
preuve d'un contact
privilégié
avec son esprit protecteur, c'est-à-dire l'inconscient :
Les Esquimaux distinguent cette forme de
troubles de la maladie mentale classique par le fait que le chaman est en mesure
de se guérir de sa souffrance, alors que le malade mental ne l'est pas. (Emma Jung, p. 297)
La folie de
Merlin serait-elle le symbole d'une nouvelle ouverture sur la réalité qui
bouleverse momentanément l'esprit, le temps de faire le premier pas vers
l'inconscient ? Pour que puisse surgir une conscience pure et éclairée par une
nouvelle connaissance, il faut que l'inconscient soit pénétré, exploré, puis
compris. À partir de cette compréhension, l'homme peut parvenir à saisir
l'origine de ses peurs et de ses désirs, et finalement les affronter et les
canaliser. Mais découvrir l’inconscient, c’est aussi contacter des aspects
psychiques profondément enfouis.
L’Ombre
L'ombre
représente quelque chose d'inférieur, de primitif, d'inadapté. C. G. Jung la
compare à une " invisible
queue
de saurien que l'homme traîne encore derrière lui " (L’Âme et la vie,
p. 319). Le périple de Merlin dans la
forêt
est un parfait exemple de cet aspect primitif qui survit en nous :
Il pénétra au fond des bois, heureux de
rester caché sous les frênes. Il admirait les bêtes qui paissaient les herbes
de ces solitudes ; tantôt il les poursuivait, tantôt il les devançait à la
course. Il se nourrit d'herbes et de racines et devint un homme sauvage, comme
s’il était né au sein des forêts. (Robert de Boron, p. 216)
Un
autre passage révèle l'ombre de Merlin avec encore plus d'impact :
Des bûcherons et des charbonniers l'aperçurent,
vieil homme barbu et sale, vêtu de loques, se roulant à terre, hurlant,
frappant les arbres de son bâton, sautant plus haut que les plus hautes
branches ou bien restant immobile, assis au même endroit, pendant des jours et
des semaines, sans boire ni manger, les yeux ouverts. (Barjavel, p. 48)
Il s'agit là d'une des plus sombres
figures de Merlin à travers tous les récits le concernant. Il fallait qu'elle
le soit. L'ombre est en relation étroite avec l'instinct animal qui se voit
refoulé par une société à la recherche de conformisme. Contacter son ombre,
c'est découvrir l'aspect le plus primitif de l'inconscient et entreprendre la
recherche de son identité réelle :
Imaginez un homme qui soit assez
courageux pour retirer, sans exception, toutes ses projections et vous aurez un
individu qui aura pris conscience d'une ombre étonnamment épaisse. Un tel
homme s'est chargé de nouveaux problèmes et de nouveaux conflits. Pour lui-même,
il est devenu une grande tâche, car désormais il ne saurait plus dire que
" eux " font ceci ou cela, que " les autres " sont dans
l'erreur et qu'il faut " les " combattre. Il vit dans la " maison
de la réflexion sur soi-même ", du recueillement intérieur. (Jung, L’âme
et la vie, p. 319-320)
La
prise de conscience de l'ombre par Merlin bouleverse sa vision des choses et sa
folie est l'expression d'un violent combat psychique. Dans Aïon, le phénomène
est expliqué :
L'ombre
est un aspect moral qui défie l'ensemble de la personnalité du moi, car nul ne
peut réaliser l'ombre sans un déploiement considérable de fermeté morale.
Cette réalisation consiste à reconnaître l'existence réelle des aspects
obscurs de la personnalité. Cet acte est le fondement indispensable de tout
mode de connaissance de Soi et, par suite, se heurte, en règle générale, à
une résistance considérable. (Jung, p. 20)
La
folie du sage peut être l'image de cette résistance. Pour régler les nouveaux
conflits ainsi ramenés à la conscience, un éloignement du monde des hommes
est nécessaire. La représentation de Merlin comme un homme des bois ou comme
un vieil homme dégénéré se cachant au fond des forêts est intimement liée
à la connaissance de l'ombre.
La
forêt
La
forêt est le symbolisme parfait de cette maison de la réflexion sur soi-même
dont parle Jung. Dans la mentalité médiévale qui se réorganise sur la base
de nouvelles institutions féodales et religieuses, la forêt est un lieu mystérieux
et dangereux : " c'est là que vivaient les proscrits, les fous, les
amants, les brigands, les ermites, les saints, les lépreux, les maquisards, les
fugitifs, les inadaptés, les persécutés, les hommes sauvages "
(Harrison, p. 99). Si la forêt regroupe des genres aussi distincts, c'est
qu'elle représente l'endroit par excellence où l'on peut échapper à la loi,
à la société des hommes et même à l'ordre normal des choses : " Dans
la mentalité du Moyen Âge, la forêt est en effet le siège de redoutables
puissances ; les normes humaines y sont bouleversées " (Chênerie, p.
150). En échappant au monde des hommes, on arrive à vaincre les outrages du
temps sur le monde et ainsi à retrouver le lieu des origines, le jardin d'Eden.
Ce contact privilégié avec la nature sauvage élève parfois l'âme jusqu'à
la vision divine. Jean-Jacques Rousseau décrit le phénomène avec beaucoup de
verve :
Tout le reste du jour, enfoncé dans la
forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais
fièrement l'histoire ; je faisais main basse sur les petits mensonges des
hommes ; j'osais dévoiler leur nature, suivre le progrès du temps et des
choses qui l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme
naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source
des misères. Mon âme, exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait
auprès de la Divinité. (Cité par Harrison, p. 195-196)
L'exaltation que produit la forêt chez
Rousseau provient de ce qu'il peut momentanément, le temps nécessaire pour
prendre conscience d'une autre réalité, se détacher du monde socialisé.
Dans
l'imaginaire médiéval, la nature fascine, attire et capture même parfois en
ses frontières divines les intrépides héros médiévaux : beaucoup d’entre
eux se perdent en traversant la forêt en quête d'aventure. Mais l'aventure des
aventures, ils la trouvent souvent au coeur même de ce qu'ils ne conçoivent
que comme un obstacle à leur but. La forêt des récits chevaleresques est le
lieu par excellence des transformations, voire des transfigurations :
La forêt gaste, image du chaos ou de la
vie sauvage, peut devenir le lieu d'une régression salutaire. [...] Le
chevalier peut trouver dans la solitude désolée d'un lieu en friche le cadre
qui convient à une crise momentanée, qui est le prélude d'une renaissance,
d'un changement nécessaire à l'accès à un autre but [...]. (Chênerie, p.
157)
La
régression dont il est ici question est une régression dans l'ombre. Moins
elle est incorporée dans la vie consciente, plus elle sera sombre et noire. Le
contact avec elle sera alors une démonstration encore plus sauvage de la nature
humaine, comme c'est le cas pour Merlin dans la Vita Merlini. La folie du sage
est preuve d'une trop grande restriction d'accès à la conscience de l'ombre.
Une fois de plus, Merlin symbolise le chemin et, dans ce cas-ci, sous sa forme
la plus difficile et la plus sinueuse.
En se plongeant dans la forêt, Merlin
accomplit un véritable périple de conquérant dans l'inconscient. Emma Jung
compare la forêt à la conscience de l'enfant, encore proche de la nature, non
corrompu par les hommes : "
Par sa vie végétale et animale, sa lumière
crépusculaire et son horizon limité, la forêt évoque l'état, à peine
conscient et proche de la nature, de l'enfant " (Emma Jung, p. 31). En redécouvrant
l'aspect pur de sa nature, Merlin ouvre la porte à une vision nouvelle de
l'univers qui réconcilie la conscience et l'inconscience. Le symbolisme du
vieil homme s'abritant dans la forêt évoque les plus hautes ressources de
l'inconscient. Carl Gustave Jung va encore plus loin dans le symbolisme
forestier :
La forêt, sombre et impénétrable à la
vue, comme les eaux profondes et la mer, est le contenant de l'inconnu et du
mystérieux. Elle est un synonyme approprié pour l'inconscient [...]. Les
arbres, comme les poissons dans l'eau, représentent le contenu actif de
l'inconscient.
Pêcher
dans des eaux profondes, comme pénétrer dans la forêt dense, est comparable
à sonder l'inconscient.
Rappelons que le gardien du Graal est lui
même un pêcheur, d'où son nom de Roi Pêcheur. Emmanuèle Baumgartner donne
une explication personnelle du titre de Roi Pêcheur : selon elle, c'est parce
que le roi, blessé gravement à la cuisse, ne peut aller à la chasse qu'il est
condamné à pêcher (Régnier, p. 386). En effet, les textes le représentent
souvent en train de pêcher. Dans Perceval le Gallois, un passage nous révèle
cet intérêt pour la pêche :
Et il vit par l'eve avalant
Une nef qui d'amont venoit.
Deus homes an la nef avoit.
[...]
Et cil qui devant fu peschoit
A l'esmeçon, si aeschoit
Son ameçon d'un poissonet. (Chrétien de
Troyes, p. 759-760)
Dans une autre version, il se tient sur
la passerelle menant à son château : " Assis sur un tabouret, vers le
milieu du pont, un homme pêchait à la ligne. Il était coiffé d'un grand
chapeau de jonc tressé, comme pour se préserver d'un soleil d'été. Or, on était
en décembre et il faisait nuit " (Barjavel, p. 207).
Mais le but de cette pêche inhabituelle
nous fait croire qu’il ne s’agit pas d’un désir de se nourrir ; le Roi Pêcheur
affirme que " ce n'est pas attraper qui compte, [...] c'est essayer...
" (Barjavel, p. 226). C’est pourquoi, pour nous, la pêche du roi
mehaignié est beaucoup plus qu'une simple alternative à la chasse. L'image du
pêcheur tranquille est couramment utilisée par les Orientaux pour figurer la
quête spirituelle. Pêcher dans les eaux profondes, essayer de pénétrer
l'inconscient, cheminer spirituellement, tel est le but mystique du Roi du Graal
lorsqu'il pêche. Il figure l'attrait pour la Quête, le départ et la persévérance.
Mais il ne fait que pêcher sans jamais rien attraper. Il ne parvient jamais à
prendre le poisson qui est un symbole du contenu actif de l'inconscient. La
sagesse orientale dit que dans la quête spirituelle, il faut prendre le poisson
et laisser le filet, ce que le Roi Pêcheur ne parvient pas à faire. Il est
condamné à essayer sans jamais rien n'attraper.
L’Anima
L'autre fonction de la forêt à trait à
la notion jungienne d'anima, qui est l'aspect féminin de la psyché masculine :
" La forêt a un sens maternel,
comme l'arbre (Jung, Métamorphoses, p. 454). La puissante force de fécondité
de la forêt évoque l'aspect reproducteur de la féminité. En s’y réfugiant,
Merlin part à la rencontre de la féminité de la nature et par conséquent de
sa propre féminité.
La
nature, figure emblématique de l'anima, permet à Merlin de réunifier en lui
l'aspect féminin et masculin de sa personnalité et d'éviter un refoulement du
féminin qui empêcherait toute prise de conscience globale. Dans L'Enchanteur,
Merlin se guérit de sa folie en devenant la forêt, c'est-à-dire en laissant
monter complètement l'anima à la conscience :
Le corps de Merlin avait disparu. Il s'était
fondu dans la forêt, confondu avec elle, il était devenu bois vif, écorces,
racines, feuilles vertes et feuilles mortes, graines germées, sèves montantes,
odeurs mouillées, couleurs lavées que le soleil revenu réchauffait et
caressait. Il était dans tous les arbres, de tous âges et de toutes tailles,
dans leurs branches et leurs feuilles, leurs fruits et leurs bourgeons. La
bienveillance tranquille de la forêt et sa force sans limites l'emplissaient,
et il emplissait la forêt de sa compréhension, de sa gratitude et de son
amour. (p. 69)
En contactant la partie féminine de sa
personnalité, Merlin est momentanément submergé par elle. C'est là le
principal risque de l'exploration de l'inconscient. Si le contenu inconscient
est chargé à pleine capacité, le contact avec la réalité peut se voir altéré
au moment de la prise de conscience. " Ce qu'il avait risqué ", dit
Barjavel, " c'était de ne plus retrouver son apparence humaine et de
rester absorbé dans la chair de la forêt " (p. 69). En pénétrant
l'inconscient, Merlin prend le risque que sa conscience soit fusionnée au
contenu inconscient. Certains textes, dont la Vita Merlini, proposent une fin
d'ascète pour Merlin. Il s'y retire définitivement en forêt et vit en ermite.
Il a terminé la conquête du Soi et porte en lui l'image de l'homme
éveillé.
La
Pomme et la Source
Plusieurs
textes associent également la figure de Merlin aux arbres et particulièrement
aux pommiers. Un poème, que Hersart de la Villemarqué associe à Merlin,
chante son amour des pommiers :
O pommier ! doux et cher arbre, je suis
tout inquiet pour toi ; je tremble que les bûcherons ne viennent, et ne
creusent autour de ta racine, et ne corrompent ta sève, et que tu ne puisses
plus porter de fruits à l'avenir. (Villemarqué, p. 77)
Dans le Merlin de Rio, Merlin erre dans
un verger :
Je m'engageai sur un chemin serpentant
dans une forêt de pommiers chargés de fruits verts, promesse d'une récolte
abondante [...]. (p. 144)
Dans L'Enchanteur de Barjavel, il s’y
trouve par deux fois associé :
L'Enchanteur se transporta au coeur de la
forêt de Brocéliande et s'assit sur son pommier, dans son château d'arbres
que les gens de la région connaissaient et nommaient l'espluméor [...]. (p.
67)
Et aussi :
Merlin était effectivement très occupé.
Assis sur son pommier, dans son espluméor au coeur de la forêt de Brocéliande,
il recevait du matin au soir ceux qui venaient lui demander son aide. [...] Il
écoutait en croquant une pomme, il soulageait, il consolait, il exauçait, il réconciliait,
il donnait la paix et parfois le bonheur. (p. 177)
L'association de Merlin avec les pommiers
provient en partie de la mythologie celtique. Dans l'imaginaire celtique, ces
arbres sont étroitement liés au thème de la magie et aussi à l'Autre Monde
(Cf. Gollnick, p. 120).
Dans l'imaginaire chrétien, le pommier
est l'Arbre de la Connaissance dans lequel Ève prit le fruit défendu. Associer
Merlin à l'Arbre de la Connaissance, le montrer assis dessus, le dominant, ne
peut que conclure à une prise de possession de la Connaissance. L'image de
Merlin croquant dans un fruit, en l'occurrence la pomme, est une figure du
personnage engagé sur la Voie car " le fruit est l'image de l’anthropos,
du Soi " (Emma Jung, p.230). Un poète latin de Galles fait tenir ce
langage à Merlin :
Un jour que nous chassions, nous arrivâmes
près d'un chêne aux rameaux touffus [...]. À ses pieds coulait une fontaine
bordée d'un gazon vert. Nous nous assîmes pour boire. Or, il y avait ça et là,
parmi les herbes tendres,
des pommes odorantes, au bord du ruisseau [...]. Je les partageai entre
mes compagnons, qui les dévorèrent ; mais aussitôt ils perdent la raison, ils
frémissent, ils écument, ils se roulent furieux à terre, et s'enfuient,
chacun de son côté, comme des loups, en remplissant l'air de déplorables
hurlements. (Villemarqué, p. 77)
Si
la pomme rend fou, c'est qu'elle représente la prise de conscience rapide, l'éveil.
Dans ce passage, Merlin partage sa Connaissance avec ses compagnons, qui doivent
nécessairement traverser l'étape de la folie pour s'éveiller définitivement.
Dans la Vita Merlini, alors qu'il s'est réfugié dans la forêt, Merlin pleure
la perte des pommiers qui le nourrissaient :
Christ,
Dieu du ciel, que faire ? Vers où me tourner, puisque je vois que je n'ai plus
rien à manger, ni herbes, ni glands des arbres ? Il y avait là dix-neuf
pommiers qui me donnaient leurs fruits ; ils n'y sont plus ! Qui me les a volés
? Qui ? Que sont-ils devenus ? Tantôt je les vois, tantôt je ne les vois plus.
Le sort m'est tantôt favorable, tantôt contraire. J'en garde le souvenir et
ils se dérobent à ma vue. Je manque de leurs pommes, je manque de tout !
(Robert de Boron, p. 216)
Le passage est assez révélateur quant
au mouvement de Merlin vers la Connaissance : il lui a touché, s'est éveillé
à l'Autre Monde, au monde de l'inconscient, mais il ne peut y demeurer. Tantôt
il connaît, il voit les pommiers ; tantôt il ne connaît plus, il ne les voit
plus. Il est remarquable que les arbres-forêt symbolisent son mouvement vers
l'anima et qu'en même temps, le pommier concrétise les effets de cette prise
de conscience en symbolisant l'accès à l'inconscient.
Un
autre aspect du séjour du fou en forêt est intéressant : il ne trouvera le
repos que lorsqu'il boira l'eau d'une source récemment apparue. Dans la Vita,
Merlin retrouve sa raison après s’être abreuvé à la source. Peu après, un
autre fou survient et Merlin lui fait boire l'eau de la source et il recouvre la
raison. L'épisode de la source se retrouve aussi dans L'Enchanteur :
Submergé de douleur, secoué, tordu, écorché,
lacéré au-dedans et au-dehors, quand il se sentait sur le point de sombrer
dans la folie, il allait se jeter dans la source toute proche qu'on nomme
fontaine de Baranton, et y trouvait soulagement. C'est une source dont l'eau
bout bien qu'elle soit froide. Si on y plonge la tête d'un homme devenu fou, il
y retrouve le bon sens, à condition qu'il l'ait eu auparavant, ce qui n'est pas
courant. (Barjavel, p. 67)
S'abreuver à la source symbolise l'accès
à la Source de la Connaissance. En faire boire à un autre revient à lui
partager sa vision. Mais avant de pouvoir boire à la Source, il faut parvenir
à rester éveillé.
La solitude du sage
La forêt joue un autre rôle essentiel
dans le symbolisme merlinesque. En elle, Merlin y trouve l'intimité : le mot
intimité provient du mot latin intimus qui est lui-même le superlatif
d'interior ; l'interior latin signifie l'intérieur ou à l'abri d'un danger. En
y entrant, il s'assure une tranquillité qui s’explique par la peur
qu’inspire le monde sylvestre aux villageois. On y trouve donc la paix nécessaire
à la méditation, mais aussi la simplicité de la nature qui tranche avec le
monde matérialiste. Dans la Vita Merlini, le roi Rodarch offre toutes les
richesses de son royaume à Merlin pour qu’il demeure à sa cour. La réponse
du sage montre l'aspect anti-matérialiste de sa quête intérieure :
Que les grands, hantés par la pauvreté,
possèdent ces biens ! Ils ne se contentent pas de peu et convoitent toujours
davantage. À tout cela, je préfère, moi, les larges chênes de Céledon, les
hautes montagnes et les landes verdoyantes à leurs pieds. C'est ce qui me plaît
à moi, pas à eux ! Garde tout cela pour toi, Rodarch ; quant à moi, la forêt
de Céledon fertile en noix sera ma demeure que je préfère à tout au monde.
(Robert de Boron, p. 219)
Le
sage se contente de ce que la nature lui offre : " Ce qui me suffit, à
moi, ce sont les glands succulents de Céledon et les sources claires qui
coulent à travers les prés embaumés " (Robert de Boron, p. 220). Les intérêts
matérialistes ne l'intéressent pas et c'est une mise en garde contre
l'attraction du matériel qui est un obstacle sur la Voie de la Connaissance.
Demeurer auprès des hommes nécessite des efforts constants pour éviter d’être
avaler par la mentalité du temps et c'est pourquoi Merlin ressent souvent le
besoin de se retrouver seul :
Chi endroit dist li contes que Merlins
prist congiet a Pandragon et a Uter pour prendre samblance a quoi les gens de la
terre le reconneussent. (Merlin,
I, p. 78)
La nécessité de la solitude pour
conserver la Connaissance est révélée de façon incontestable par Merlin
lui-même : devant l'insistance de Pandragon et d'Uter pour qu'il demeure auprès
d'eux, Merlin explique ses départs fréquents :
Je voel que vous saichiés entre vous
deus priveement mon affaire. Si sachiés que il m'en convient par force, par
fies, eskiver de la gent. [...] Mais tant vous pri jou que se vous volés avoir
ma compaignie que vous n'en caille quant je m'en irai. (Merlin, I, p. 77)
De cette
solitude volontaire découle également une coupure avec les femmes. Le Merlin
ne fait allusion à aucune femme dans la vie du personnage, exception faite de
sa mère qui sort du récit très rapidement. Dans d'autres versions cependant,
il succombe au charme de Viviane (aussi appelée Niviène ou Nimuë), s'attache
à elle et termine sa vie enfermé par les enchantements qu'il lui avait lui-même
enseignés :
Elle ordonna alors de saisir Merlin par
les pieds et par la tête et de le jeter dans la tombe où étaient étendus les
deux amants. Elle fit ensuite replacer la dalle. Cela fait, et non sans
difficulté, elle pratiqua ses enchantements et, tant par ses sortilèges que
par ses formules magiques, elle scella si bien la dalle à la tombe que
personne, par la suite ne put la déplacer ou la soulever ni revoir Merlin, mort
ou vivant [...]. (Baumgartner, p. 316)
Dans
Les prophésies de Merlin, le prophète se laisse enfermé par la ruse :
Merlins entra dedans la tombe et se
coucha dedans [...]. Et quant la Dame del Lac ki a cou l'avoit mene le vit
gissant dedens la tombe ele en abati erranment le couviercle, et fist maintenant
l'esperiement, et tantost fu la tombe tant bien fremee et dedens et dehors, ensi
com il meismes li avoit apris, que nus hom del monde, tant fust sages, ki dedens
ne dehors le peust desfremer, ne tant ne quant. (p. 94-95)
Comme
elle l'avait précédemment fait pour les biens matériels, la figure
merlinesque enseigne ici les possibles dangers d'un attachement amoureux dans le
cheminement spirituel. L'arrivée de Viviane bouleverse Merlin et le transforme
à un point tel qu'il ne peut s'agir là que d'une des nombreuses figures
initiatrices du personnage. Ayant fait preuve d'une sagesse à toute épreuve
avant la rencontre avec Viviane, Merlin, après avoir l'avoir vue pour la première
fois, reste auprès d'elle dans " l'espoir de parvenir à ses fins, de la
posséder et d'avoir son pucelage " (Baumgartner, p. 289).
La
métamorphose psychique que subit le mage au contact de Viviane est un subtil
avertissement des obstacles que peut poser l'amour sur le chemin de la sagesse.
Jérôme Bernstein, analyste jungien, soutient que s'il n'a pas développé la
capacité de vivre seul et de faire son propre nid, un homme ne peut vivre avec
une femme sans en faire sa mère. Il est possible que cette enserement de Merlin
soit une expression de cette emprise maternelle que peut prendre la figure féminine
sur un homme si ce dernier n'est pas devenu adulte en forgeant son identité
propre. Il se peut aussi que l'enserement fasse figure d'une anima trop
longtemps refoulée. Jung souligne les risques qu'il peut y avoir pour un homme
à réprimer ses instincts féminins :

Le refoulement par l'homme de ses
tendances et de ses traits féminins détermine naturellement l'accumulation de
ces besoins et de leurs exigences dans l'inconscient. L'imago de la femme -qui
figure l'âme dans l'homme- en devient tout aussi naturellement le réceptacle ;
et c'est pourquoi l'homme, dans le choix d'une femme aimée, succombe souvent à
la tentation de conquérir précisément la femme qui correspond le mieux à la
nature particulière de sa propre féminité inconsciente : il aspirera ainsi à
trouver une compagne qui puisse recevoir avec aussi peu d'inconvénients que
possible la projection de son âme. Quoiqu'un tel choix amoureux soit le plus
souvent considéré et éprouvé comme le cas idéal, il n'en résulte pas moins
que l'homme, de la sorte, peut épouser l'incarnation de sa faiblesse la plus
insigne. (Jung, L’âme et la vie, p. 153)
En
s'amourachant de Viviane et, surtout, en étant emprisonné par elle, Merlin
exprime l'idée d'un échec face à la prise de conscience de l'anima. Étant
incapable de la contacter, il se lie à Viviane qui est son pendant féminin ;
la réussite, exprimée par la fusion temporaire à l'aspect féminin que nécessitait
une prise de conscience de l'anima, est ici un échec : la réalité de l'anima
reste inconsciente et Merlin termine sa vie enfermé par son double féminin.
Parallèlement à cette idée, enfermer Merlin si bien que personne ne peut plus
l'en sortir est une puissante image de Viviane refoulant profondément son
semblant masculin, son animus. L'enserement est l'échec de la femme et de
l'homme qui ne parviennent pas à contacter leur masculinité ou leur féminité
et qui échouent dans la réunion des opposés.
Les
" pouvoirs " du sage
D'autres
symboles relatent le périple de Merlin en tant qu'initiateur du chemin qui mène
à la connaissance de l'inconscient d'une part et d'autre part à l'Autre Monde,
c'est-à-dire à la Connaissance. Les nombreux pouvoirs surnaturels du
personnage sont extrêmement significatifs. Nous ne retenons pour notre étude
que trois d'entre eux, soit la prophétie, la magie et la polymorphie, bien
qu'il y en ait d'autres. Au-delà de l'image du surhomme que procurent ces
pouvoirs se trouve une association pour chacun d'eux qui fait de Merlin un emblème
de la Voie de la Sagesse qui lie indubitablement Merlin et la Connaissance.
La
prophétie peut être d'inspiration divine ou simplement le don de lire l'avenir
sans que les révélations ne soient liées à un dieu. En Merlin, les deux
aspects du pouvoir prophétique sont réunis. La plupart des prévisions traite
de l'histoire de la Bretagne et de ses rois sans qu'on puisse y déceler un lien
avec la volonté divine et pourtant c'est bien de Dieu que Merlin tient ce don.
Le début du manuscrit des prophesies de Merlin ne laisse aucun doute quant à
la mission divine du prophète :
Au Pere et au Fil et au Saint Esprit et a
ma dame sainte Marie ki porta nostre Seignor Ihesu Crist proi et requier jou
pechieres ke il me doinsent sens et memoire, science et entendement, par quoi ie
puisse ceste oeure ke jou ai encommenchie citier et mener a fin [...]. (p. 37)
Cette
figure de Merlin est donc celle d'un prophète de Dieu. À l'instar des prophètes
bibliques, Merlin puise sa connaissance dans le divin. La forme légendaire de
la vie du prophète Élie présente plusieurs points en commun avec celle de
Merlin. Helen Adolf compare habilement les deux figures :
Parmi les Juifs, Élie était le "
prophète " ; il prophétisa dans le Nid de l'Oiseau, où " sont tissés
les effigies de toutes les nations qui se sont alliées contre Israël ".
Merlin est lui aussi un devin et dans son discours d'adieu il annonce : "
De l'esplumeor je profetiserai tou que nostre Sire commandera ".
Élie ne connut pas la mort, mais fut
transporté au ciel... Il en fut de même pour Merlin : " Lor dist que il
ne poroit morir devant le finement del siecle ".
Élie consigna les faits des hommes et
les chroniques du monde comme le firent Merlin et Blaise.
Élie est mis en étroite relation avec
le Messie, fils de David... et avec le Messie, fils de Joseph (ou Éphraïm),
qui sera tué par l'antichrist, et ressuscité par Élie. Ce fait évoque Merlin
qui, après la bataille au cours de laquelle Arthur fut grièvement blessé, se
retira dans son esplumeor pour attendre le temps où Arthur (qui représente a
la fois le Messie fils de David et le Messie fils de Joseph) reviendra d'Avalon.
De nombreux indices confirment l'hypothèse
d'une relation entre Élie et Merlin. Toujours dans la légende hébraïque d'Élie,
le prophète a une personnalité trouble, il présente des traits espiègles,
parfois démoniaques qui sont si caractéristiques de la personnalité de
Merlin. Élie, lui aussi, s'isole du monde, vit dans la nature et se nourrit
d'elle :
Il s'en alla habiter dans le ravin de
Kerith qui est à l'est du Jourdain. Les corbeaux lui apportaient du pain et de
la viande le matin, du pain et de la viande le soir ; et il buvait au torrent.
(I Rois, 17, 56)
Il
y a incontestablement une similitude entre Merlin et Élie. Cette ressemblance
donne un sens profond à la figure du Merlin-prophète lorsque l'on cherche à
caractériser le prophète Élie. " Selon la tradition juive, tout savoir,
en particulier tout savoir secret, émane d'Élie. On prétend également qu'il
a créé la Kabbale " (Emma Jung, p. 288). Lier Merlin à Élie revient à
faire du prophète Merlin le possesseur d'un savoir secret. La figure du détenteur
de la Connaissance se trouve confirmer par cette ressemblance à Élie. D'autre
part, Jung croit qu'Élie est une image humaine de Yahvé, c'est-à-dire de Dieu
(Cf. p. 288). Une fois encore la Sagesse de Merlin se trouve justifiée, car être
l'image humaine de Dieu, c'est posséder la divine sagesse qui permet à l'homme
d'atteindre le Soi.
Le
don prophétique de Merlin ne sera pas retenu par l'imaginaire populaire. De
toutes les figures du personnage de Merlin, celle du magicien est la plus célèbre
et bien souvent la seule que l'on connaisse ! Les prouesses magiques de Merlin
sont innombrables. Selon les différentes versions, il a, entre autres, emmené
les pierres de Stonehenge en les faisant voler par-dessus la mer, fait apparaître
le perron merveilleux portant l'épée
d'Arthur,
fait jaillir Excalibur des eaux, détruit deux puissants sorciers en les
enfermant dans des tombeaux, endormi un chevalier qui s'apprêtait à tuer
Arthur, donné son château sous les eaux à la Dame du Lac, sans oublier ses
facultés à disparaître à volonté. Les pouvoirs magiques du personnage sont
une preuve de plus de sa qualité d'être unique et de héros.
Du point de vue psychologique, l'art
magique est la croyance en un pouvoir surnaturel sur l'univers, qui découle
d'une certaine prise de conscience de l'homme. En découvrant qu'il possède un
certain pouvoir physique sur le monde, un certain pouvoir psychique sur lui-même
et sur les autres, l'être primitif a tendance à concevoir la possibilité
d'obtenir un pouvoir psychique sur le monde physique. Freud dit, dans Totem et
Tabou :
Les hommes ont pris par erreur l'ordre de
leurs idées pour l'ordre de la nature et se sont imaginés que puisqu'ils sont
capables d'exercer un contrôle sur leurs idées, ils doivent également être
en mesure de contrôler les choses. (p. 98)
En
fait, le rôle inconscient de la magie est d'établir une domination du moi sur
les forces inconnues de la nature d'une part, et d'autre part sur les hommes et
les choses. En ce sens, le pouvoir magique s'oppose à l'attitude mystique qui
ne met pas l'accent sur le moi et qui tente, au contraire, de le faire disparaître
dans une fusion avec la divinité. Il est probable que la magie de Merlin soit
une figuration d'une étape à franchir, celle où le moi est noyé dans les désirs
de contrôle et où il n'est pas suffisamment conscientisé, avant d'atteindre
la vraie
Connaissance.
Il est probable aussi qu'elle soit en même temps un symbole de la vigilance
dont il faut faire preuve dans la voie vers l'inconscient. Car pour toute prise
de conscience, " il s'agit [...] d'éviter tout autant un point de vue trop
favorable à l'inconscient, qui fait sombrer l'individu dans la prophétie et la
magie " (Corneau, p. 39). La magie n'est en effet qu'un contrôle sur les
choses, effectué d'une façon qui ne peut être perçu par les sens. De même
en est-il du psychisme et de l'inconscient. Ainsi faire de Merlin le maître de
la magie revient à
en
faire le maître du psychisme humain, celui par lequel on prend conscience de la
puissance du Moi et du Mental.
Le
dernier pouvoir de Merlin qui attire notre attention est celui de la
polymorphie, c'est-à-dire la capacité à prendre différents aspects. Merlin
utilise la métamorphose dans presque tous les textes médiévaux et
contemporains. Il change à ce point de physionomie qu'il devient pratiquement
impossible de connaître son aspect physique véritable. De l'enfant de quatre
ans (Cf. Merlin, p. 153) au vieillard de quatre-vingts ans (Cf. Merlin, p. 107),
en passant par la figure du moissonneur de vie (Cf. Régnier, p. 404), de
l'homme sauvage (Cf. Merlin, p. 65). et de celle du bûcheron barbu aux cheveux
ébouriffés (Cf. Robert de Boron, p. 83), Merlin change continuellement
d'aspects. Dans un épisode de ce qu'on appelle la Suite-Vulgate, Merlin prend
une apparence tout à fait étrange :
Pendant ce temps, Merlin, qui savait tout
de la perplexité de l'empereur à table, arriva aux portes de Rome, jeta son
sortilège et se changea en une créature insolite ; il devint un cerf, le plus
grand et le plus étonnant qu'on ait vu. Il avait un pied de devant blanc et
portait cinq bois sur la tête, les plus majestueux qu'ait eus un cerf. (Robert
de Boron, p. 195)
La
métamorphose de Merlin en cerf est peut-être inspirée de la Vita Merlini dans
laquelle Merlin, monté sur un cerf, se présente devant la maison de Ganieda
qui va se remarier. Quant à Geoffroy de Monmouth, c'est probablement dans la légende
celtique du saint ermite-cerf Edern (Cf. Brekilien, p. 109-116) qu'il puisa
l'originalité de l'épisode. Le cerf est l'un des symboles du divin incarné,
en particulier au Moyen Age :
Dans la tradition catholique médiévale,
il devient le Christ lui-même. Le cerf symbolise en effet le Verbe divin incarné.
On dit qu'il vit neuf cents ans et que, lorsqu'il est affaibli par l'âge ou la
maladie, il tire par le seul souffle de ses naseaux les serpents hors de leurs
trous. Ainsi l'Esprit de divine sagesse extirpe des profondeurs
souterraines les démons qu'il réduit à l'impuissance, et le fait qu'il
retrouve la vigueur en absorbant leur venin mortel traduit le renouvellement de
notre nature. (Brekilien, p. 114)
Plusieurs
autres représentations du cerf permettent de l'associé à la figure christique
ou à la Sagesse : dans la légende de saint Hubert, le cerf représente la
partie animale du Christ ; dans maintes légendes germaniques, le cerf possède
le don de faire jaillir des sources aux vertus médicinales. En sa qualité
d'animal divin, le cerf symbolise l'instinct de réalisation du Soi et possède
tout ce qui fait défaut à la conscience pour renouveler la psyché et la
conduire vers la Source de Connaissance. La métamorphose en cerf apparaît
aussi dans les Métamorphoses d'Ovide. L'épisode en question met en scène Actéon
et Artémis, la Diana nemorensis romaine.
Au cours d'une partie de chasse, Actéon
s'arrête près d'une source pour y boire. Il s'agit de la source de la déesse
Artémis mais il l'ignore. Il la surprend en train de se dévêtir et Artémis,
se rendant compte qu'on l’a vue nue, se met en colère. Pour le punir, elle
l'asperge de quelques gouttes d'eau et le transforme ainsi en cerf. À ce
moment, Actéon prend peur et s'enfuit dans les bois. Ses propres chiens de
chasse le voient, le poursuivent et le tuent en le déchiquetant (Cf. Hamilton,
p. 318). Ovide possédait l'art incomparable de traduire la signification
centrale des mythes classiques. Il y a là une logique de renversement
frappante. Ce qui est voilé est dévoilé et le chasseur devient le chassé.
Mais la signification la plus importante est que la perception de l'être humain
est souvent limitée aux apparences phénoménales. La métamorphose d'Actéon
lui fait prendre conscience de la fragilité des apparences au coût de sa vie.
Il rejoint déjà à ce niveau l'enchanteur Merlin pour qui le changement
d'apparence est une façon de montrer qu'il demeure le même sous son enveloppe
corporelle.
Dans le Merlin, le magicien fait deux
fois allusion à la réalité subjective de l'apparence. Dans un premier temps,
Merlin dénonce le mensonge de l'apparence : " On ne connaît pas bien un
homme si l'on sait seulement à quoi il ressemble " (Robert de Boron, p.
88). Il fait ensuite référence à la nécessité de la Connaissance de soi
pour connaître les autres : " Seigneur, qui ne se connaît pas soi-même
peut-il connaître autrui ? " (Robert de Boron, p. 88). Un long passage du
Merlin est consacré à cette polymorphie de Merlin qui se présente à Uter
sous plusieurs samblances (Cf. Merlin, p. 73-75). Le roi finit par reconnaître
Merlin sous tous ses déguisements et parvient ainsi, comme Merlin l'avait
envisagé, à dépasser les apparences physiques. Le dépassement des apparences
conduit éventuellement à reconnaître l'existence d'une matière première,
connue en alchimie sous le nom de prima materia :
La possibilité qu'une créature se métamorphose
en une autre renvoie à cette commune nature matérielle sous-jacente. La métamorphose
elle-même (du grec meta et morphê, changement de forme) est une sorte de
naissance, ou de renaissance, dans la mesure où une forme matérielle retourne
à sa matrice pour endosser une nouvelle forme. (Harrisson, p. 51)
L'alchimie lie le concept de prima
materia, matière première originelle d'où toutes les substances seraient
issues, et le Mercure. Le Mercure alchimique possède une signification profonde
qui conduit à une grande connaissance.
Dans la littérature alchimique, le
Mercure symbolise la prima materia ; en lui, l'ancien Dieu de la révélation
est resté vivant et, de surcroît, il s'est enrichi de nombreuses
amplifications. (...) Dieu secret de la nature et personnification du lumen
naturae, le Mercure alchimique incarne lui aussi le grand homme intérieur, le
Soi[...]. (Emma Jung, p. 293-294)
Le pouvoir de métamorphose de Merlin
conduit donc à cette conscientisation d'une réalité matérielle originelle
qui ouvre la Voie de la Sagesse. En tant que symbole du Mercure alchimique, la
prima materia révélée par les multiples apparences de Merlin est une nouvelle
image de la découverte du Soi. L'énigme que pose l'apparence de Merlin se résout
ainsi : il n'a l'apparence de rien et de tout en même temps. Tout comme Actéon,
Merlin se métamorphose et conduit à la réalité d'une Unité fondamentale antérieure
à son univers. Mais les métamorphoses de Merlin sont volontaires et, par conséquent,
impliquent que Merlin connaît les secrets de cette Unité et qu'il ressent,
tout comme il le faisait dans la solitude de la forêt, le besoin de s'y
replonger pour rester sur la Voie.
Conclusion
La folie, la forêt, la solitude et les
pouvoirs de Merlin sont pour nous des mythèmes essentiels au Mythe de Merlin.
Tout un monde symbolique est traduit par ces éléments. On retrouve enfouie
sous une diégèse littéraire l'essence même de tout parcours spirituel, à
savoir l'Éveil et la Voie. Ce n'est pas la Connaissance elle-même qui nous est
dévoilée par ces mythèmes, car elle ne peut l'être que par ce que Lévi-Strauss
appelle " un feuilletage du mythe ", c'est-à-dire en trouvant le sens
d'un mythe en dégageant la structure de fond qui se construit autour des mythèmes
qui ont eux-mêmes évolués d'un texte à l'autre, mais une partie essentielle
du mythe de la Connaissance qui consiste à s'éveiller et, surtout, à rester
sur la Voie. L'univers de Merlin répond à cette première exigence que nécessite
un Mythe de la Connaissance. Quant à l'accomplissement parfait de cette Voie,
qui lui aussi est nécessaire pour dire qu'il y a bien là un Mythe de la
Connaissance, certaines figures du personnage en sont l'emblème. La figure du
vieil ermite en forêt parle d'elle-même. Celle de l'homme sauvage est
particulièrement efficace car elle correspond assez précisément à celle du
trickster dont l’une des fonctions est d’assouplir la rigidité de la
conscience collective et d’ouvrir le passage à la profondeur irrationnelle et
au royaume des instincts. Mais l'image principale de la sagesse est représentée
par la figure du cerf. Associée à Merlin, cette figure lui confère
indubitablement toutes les qualités nécessaires pour en faire l'image du sage
accompli. Nous trouvons donc réunies dans la légende de Merlin deux mythèmes
essentiels du grand Mythe de la Connaissance : d’une part, l'Éveil et la Voie
et, d'autre part, la figure du Sage éveillé. Reste à savoir de quelle grande
Connaissance Merlin est-il le représentant et le transmetteur. Quelque chose
nous dit qu'il y a là beaucoup plus que la figure chrétienne dans laquelle les
écrivains médiévaux auraient bien aimé le maintenir.
RÉFÉRENCES
BARJAVEL, René, L'Enchanteur, Paris,
Denoël, 1984, 470 pages.
BAUMGARTNER, Emmanuèle, Merlin le Prophète
ou le livre du Graal, roman du XIIIe siècle, Paris, Stock + (Moyen Âge), 1980,
340 pages.
LA BIBLE
BREKILIEN, Yann, La mythologie celtique,
???
CALVET, J., Histoire de la littérature
française, Paris, J. De Gigord, 1960, 912 pages.